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La céramique dans les sociétés anciennes
production, distribution, usages

Fig1
Scène de marché, amphore attique à figure noire (ca 550-540 av. J.-C.).

Archéologues et ingénieurs participent à un programme de recherche de cinq ans (2004-2009), financé par une Action de Recherche Concertée (ARC) et coordonné par le « Centre de Recherches Archéologiques » (CReA) de l’ULB. Le projet porte sur l’étude des céramiques dans les sociétés anciennes. Le Centre de Recherches Archéologiques (CReA) de l'Université libre de Bruxelles (ULB) organise un programme de recherche de cinq années (2004-2009) sur les céramiques des sociétés anciennes. Ce projet voudrait préciser le lien qui s'établit entre le producteur de céramique et les utilisateurs du produit. Quatre catégories de céramiques antiques (céramique égyptienne du Nouvel Empire, céramique grecque de l'époque archaïque et classique, céramique gallo-romaine, céramique romaine tardive et byzantine de Syrie) seront ainsi prises en considération, dont la variété devrait aider à la diversification des points de vue, tout en couvrant à peu près l'ensemble des produits de consommation (céramique de cuisine, services de table, vases à fonction liturgique, vases d'usages variés et successifs, etc).

 

Comme il est bien connu, le matériel céramique constitue, à tout le moins pour les sociétés antiques, la catégorie de sources qui se voit le plus fréquemment renouvelée, tant en quantité qu’en diversité. Depuis les premiers pas de la discipline archéologique en tant que telle, on a ainsi fondé sur la céramique une bonne part des chronologies, allant parfois jusqu’à définir la période étudiée par le décor de la céramique qui la caractérise (ex. époque géométrique). Mais loin de demeurer un simple « marqueur chronologique », la céramique a aussi été analysée en vue de l’étude de plusieurs champs de l’activité humaine à travers le temps. Les productions céramiques ont ainsi été perçues comme des révélateurs culturels, socio-économiques, technologiques, pour citer les principaux domaines auxquels on les rattache. On constatera toutefois que, dans la majorité des cas, c’est à partir du contexte de consommation que s’engage l’analyse. Rares sont les structures de production qui ont été mises au jour, rares sont les informations secondaires (ex. sources littéraires) sur l’organisation sociale des ateliers ou sur la fabrication des céramiques, en dehors des éléments révélés par l’examen des produits eux-mêmes. Les conditions de production de la céramique ont dès lors concentré la majorité des questions et fini par conditionner l’organisation de nos manuels, alors que ce contexte est généralement le moins connu de l’ensemble du parcours d’un vase. On fonctionne par conséquent dans un système explicatif où le contexte de consommation est relativement établi, où celui de la production est restitué par des éléments livrés par le premier et où la relation entre les deux est supposée inaltérable, plaçant le producteur au service et aux besoins du consommateur.

 

Fig2
Grafitto incisé sous le pied d’un cratère en cloche attique à figures rouges (dernier quart du Ve siècle av. J.-C.) donnant une liste de vases, qui faisaient sans doute partie d’une même livraison, avec leur nombre et leur prix : « Cratères 6 ; prix 4 drachmes. Bathéa 20 ; prix 1 drachme, 1 obole. Oxides 12 ».

C’est cette relation fondamentale – au sens premier du terme – entre les mondes de la production et de la consommation des céramiques que nous souhaitons reprendre, en posant systématiquement la question du rapport précis entre une production et son (ou ses) contexte(s) d’utilisation. L’objectif général du programme de recherche consiste donc à poser, entre la production et la consommation, le paramètre, à nos yeux essentiel, de la distribution. Il ne s’agit plus ici de dresser une carte de diffusion de telle ou telle production et de chercher, éventuellement, le « vecteur » responsable du transfert, mais bien de caractériser la distribution des produits (ex. petite, moyenne, grande distribution, échanges sporadiques, commandes spécifiques, organisation étatique, etc.) et de vérifier l’impact de cette distribution sur l’organisation de la production (structures différentes ? techniques différentes ? organisation saisonnière ? etc.). On se demandera également quel impact peut avoir la distribution (et plus seulement le type de consommation) sur la valeur du produit.

 

À travers la notion de distribution, c’est, d’une part, l’organisation de la production qui est abordée. Dans quelle mesure la demande et les usages conditionnent-ils l’organisation de la production ? Certaines catégories de céramiques, destinées à un usage spécifique, font-elles l’objet d’une production et/ou d’une distribution particulières ? C’est aussi, à l’autre bout de la chaîne, des pratiques sociales et culturelles d’une clientèle qui sont concernées. Où se fournit-on en céramique ? Cela dépendrait-il des contextes d’utilisation ? L’usage d’un vase est-il explicite du début à la fin de la transaction ? La céramique est-elle, en fin de compte, un produit de peu de valeur ou, au contraire, un produit de luxe ou de semi-luxe ? Et qu’est-ce qui justifie la différence d’un produit à l’autre ?

Pour répondre à ces questions, on suivra trois approches qui sont généralement prises pour un objectif en soi dans les études céramologiques. L’approche typologique est utilisée pour définir les usages et préciser le rapport entre la production et la consommation de céramiques. Le recours à l’archéométrie vient davantage appuyer une caractérisation des contextes de production. Enfin, l’analyse de contextes archéologiques traduit ici notre souci d’intégrer l’étude de la production céramique dans un « paysage » plus global, éclairant tantôt le contexte de production, tantôt celui de l’utilisation, tantôt, plus rarement, le milieu d’échange lui-même. À travers un ensemble de dossiers de recherche, le programme embrasse des catégories de matériel très diverses, tant par l’aire culturelle concernée, par la période chronologique envisagée, par le type de production, que par la quantité ou l’état de conservation du matériel. Nous n’espérons pas nécessairement faire concorder tous les résultats, mais essentiellement voir naître un certain nombre de schémas de distribution dans l’un ou l’autre dossier, schémas de distribution qui pourraient être « testés » dans les autres cas de figures retenus. Quatre catégories de céramiques antiques sont ainsi prises en considération (céramique égyptienne du Nouvel Empire, céramique grecque de l’époque archaïque et classique, céramique gallo-romaine, céramique romaine et proto-byzantine) dont la variété aide à la diversification des points de vue, tout en couvrant à peu près l’ensemble des produits de consommation (céramique de cuisine, services de table, vases à fonction liturgique, vases d’usages variés et successifs, etc.). Elles se répartissent en deux catégories distinctes : des ensembles topographiquement clos qui comportent des classes de matériel variées, d’une part, et, d’autre part, des classes de matériel cohérentes réparties sur un espace relativement étendu. Ce double point de vue devrait permettre de croiser les résultats obtenus et de corriger, le cas échéant, certaines conclusions biaisées par la nature spécifique du lot étudié.

À titre d’illustration, on relèvera trois exemples parmi les dossiers de recherche, qui s’inscrivent chacun dans une des approches citées plus haut.

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Approche typologique : usages et distribution

La majorité des études, qui ont porté sur des formes précises se sont limitées à une analyse typo-chronologique et n’ont guère abordé ni les schémas de distribution ni les contextes d’utilisation des vases. Or, il semble que l’introduction et l’évolution de certaines formes dans le répertoire céramique répond, dans bien des cas, à des besoins relatifs soit aux pratiques de table soit à des pratiques religieuses ou funéraires.

La céramique grecque à usage « liturgique », votif ou funéraire (VIe-IVe siècle av. J.-C.) : le cas de la phiale [A. Tsingarida]

Fig3
Phiale mésomphalos attique à vernis noir (dernier quart du VIe siècle av. J.-C.), attribuée à l’atelier du potier Nikosthénès.
Fig4
Phiale étrusco-corinthienne à figure noire (2e moitié VIIe siècle av. J.-C.).

La céramique grecque constitue une source d’information importante pour l’histoire économique de l’Antiquité. Matériel abondant, constamment renouvelé par les fouilles et largement diffusé dans le monde antique, elle devrait permettre de reconstituer non seulement l’organisation d’une production artisanale et les réseaux de distribution utilisés, mais aussi les contacts et échanges entre Grecs et non-Grecs dès l’époque archaïque.

Cette approche, communément appliquée aux céramiques romaines, est encore peu pratiquée dans le cas d’un ensemble important de productions grecques : la céramique figurée des époques archaïque et classique. En effet, ce type de recherche s’est essentiellement concentré, jusqu’au début des années 1980, sur un matériel dépourvu de décor ou au décor figuré très pauvre. En revanche, il n’y a pas de véritable synthèse sur les problèmes de production et de distribution des productions qui présentent un décor de haute qualité « artistique ». Ce matériel reste le sujet privilégié d’études de style, d’attribution ou d’iconographie au détriment de toute analyse « sociale » ou « économique ». On dispose, certes, de plus en plus d’études ponctuelles, menées notamment sur des lots d’exportations attiques et corinthiennes et sur l’organisation de certains ateliers de potiers mais on assiste, avec le développement de ces recherches, à un cloisonnement entre l’approche de l’historien de l’art et celle de l’archéologue de terrain. Il est toutefois possible aujourd’hui, grâce aux informations apportées par ces deux types d’approche, d’avoir une vision plus globale et d’aborder ce matériel comme un produit de consommation, à la fois esthétique et utilitaire, qui nous renseigne sur certains aspects de l’organisation économique du monde grec.

Dans ce cadre, le cas de la phiale constitue un exemple tout à fait intéressant à développer. Sorte de bol peu profond, dépourvu de anses, la phiale est utilisée comme vase à boire dans le monde oriental mais s’orne d’un omphalos dans le monde grec et devient vase à libation, la pratique rituelle grecque par excellence. La phiale relève de ces productions céramiques rares, façonnées et décorées avec soin par des artisans de mérite. Sa forme particulière, inspirée d’un prototype métallique et oriental perse, apparaît dans le répertoire des potiers grecs au VIIe siècle av. J.-C. et sera produite dans une version de céramique fine jusqu’à l’époque hellénistique. L’origine orientale et métallique de ce vase pose d’emblée les questions d’interactions culturelles et touche les problématiques liées au phénomène d’imitation ou d’adaptation de certains produits de consommation. La phiale grecque en terre-cuite, présente à la fois dans un contexte grec et non-grec, dans des sanctuaires, des tombes mais aussi des maisons devra mettre en évidence les critères qui déterminent l’organisation de la distribution d’une céramique mais aussi le type d’influence exercé par l’utilisateur sur le profil d’une production, plus ou moins largement distribuée. Le caractère particulier de ce produit, dont les versions métallique et céramique figurent comme une offrande de choix dans certains sanctuaires, posera également la question de la valeur marchande de ce type d’objet.

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Approche archéométrique : technologie et contexte de production


Fig5
Céramique culinaire [Apamée de Syrie, AP.03.I.159.1]

L’approche archéométrique, combinée à la typologie, permet d’appréhender la technologie des productions céramiques par la reconstitution de la chaîne opératoire. Par ce biais, il est dès lors possible de caractériser des atel iers, même si ces derniers ne sont pas attestés archéologiquement. Ensuite, par des analyses pétrographiques ou chimiques, on peut déterminer la provenance de l’argile et donc, selon la diversité géologique, la localisation plus ou moins précise des ateliers. Cette double approche méthodologique permet d’envisager les contextes de production sous un aspect économique. La caractérisation des contextes de production comprend plusieurs objectifs : l’identification, voire la localisation des ateliers, l’identification des réseaux de distribution ainsi que la définition de l’échelle de production (régionale, micro-régionale) et enfin la détermination du degré de spécialisation (on entend par là le rapport entre la production et le type de céramique).

 


 

La céramique culinaire en Syrie romaine et protobyzantine (Ier-VIe siècle ap. J.-C.) [A. Vokaer]

Fig6
Lame mince (32 microns) d’une céramique culinaire, grossissement 10 x

La céramique culinaire en Syrie, tout comme les céramiques communes, a longtemps été délaissée au profit des céramiques fines, mieux datables et de diffusion internationale. Or, la céramique culinaire (dite Brittle Ware) témoigne d’une production standardisée, largement diffusée dans la province antique et qui perdure pendant plusieurs siècles. À une autre échelle que la céramique fine, la céramique commune nous informe sur les usages et traditions des sociétés anciennes et sur leurs réseaux économiques. Dans ce projet, la Brittle Ware sera considérée comme un document économique dont on cherchera à caractériser la production dans le temps et dans l’espace. Le matériel sera examiné en suivant une approche méthodologique combinant analyses technique (archéométrique) et typologique. Les méthodes analytiques simples, à savoir la loupe binoculaire et le microscope pétrographique seront privilégiées afin de conserver le lien entre les observations faites par les archéologues sur le terrain et les résultats obtenus en laboratoire. On insistera particulièrement sur la reconnaissance des matières premières. Celle-ci permet en effet la localisation des ateliers ainsi qu’une étude diachronique de l’évolution des savoir-faire. L’évolution ou la stabilité des formes de cette céramique seront étudiées pour préciser notamment la fonction des divers récipients et également, partant des contextes archéologiques, les habitudes culinaires des populations diverses qui sont concernées. On s’attachera enfin à préciser la répartition géographique et donc à caractériser la distribution du produit et créer ainsi un lien le plus concret possible entre consommateur et producteur.

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Approche contextuelle : ensembles archéologiques et distribution

La mise en contexte de l’objet constitue assurément un des moyens modernes d’analyse parmi les plus utilisés aujourd’hui. Il n’en fut pas toujours ainsi. Jusque dans les années 1970, on isolait volontiers l’artefact dans une archéologie de prélèvement et de choix. Aujourd’hui, on s’inquiète, avec une acuité croissante, de la connexion des éléments entre eux, du milieu environnant, de l’enchaînement amont/aval. Un vase n’est plus seulement considéré comme un artefact technique auquel on prête de l’intérêt en fonction de l’iconographie ou de l’esthétique plus ou moins significative, ou comme un élément marginal de la culture matérielle dans laquelle il est « consommé ». La perspective actuelle est anthropologique, fonctionnaliste, économique. La contextualisation de la production, de l’atelier aux usages, au niveau macro-économique ou socio-environnemental, est dès lors de mieux en mieux reconnue dans ses approches, ses grilles de lecture, de la chaîne opératoire aux flux commerciaux. La mise en réseau au niveau de l’atelier, le chaînage produit/vente, les implications externes et internes du contexte sur le produit sont au cœur des interrogations et le produit, à son tour, analysé par un faisceau de paramètres, devient porteur de contexte, donc signifiant historique.


La céramique de Deir el-Medina (Égypte) [L. Bavay]

Fig8
Le site de Deir el-Medina

Le site de Deir el-Medina, situé sur la rive occidentale du Nil, en face de Louqsor, a abrité durant tout le Nouvel Empire (ca 1550-1050 av. J.-C.) le village et la nécropole des artisans et ouvriers chargés de préparer les tombes des pharaons dans la Vallée des Rois, au cœur de la montagne thébaine. Il présente la particularité exceptionnelle de fournir un ensemble représentatif de la totalité du matériel céramique utilisé par une communauté vil-lageoise de condition sociale moyenne, aussi bien dans les domaines domestique que religieux et funéraire, et cela dans une perspective chronologique qui couvre toute la durée du Nouvel Empire. Il offre ainsi un cadre idéal à une étude qui prenne en compte, non pas une catégorie de production définie, mais la diversité des productions présentes sur un site de consommation, et, partant, des réseaux de distribution impliqués dans son approvisionnement. La caractérisation de ces réseaux (échelle, nature des produits, identification des acteurs du réseaux, etc.) doit mener, pour chacun d’eux, à une définition du contexte de production et de sa place dans la structure sociale, ainsi que du lien entre producteur et consommateur.

L’approvisionnement de la communauté de Deir el-Medina était assuré par l’administration royale. L’étude des étiquettes de jarre permet de reconstituer le fonctionnement de ce système, qui centralise et stocke les produits dans les temples, véritables centres économiques.

Fig7
Amphore cananéenne de Deir el-Medina.

L’étude de cette documentation devrait permettre de mieux appréhender les différents réseaux d’approvisionnement de la communauté des artisans. Elle amènera surtout à poser la question de l’interprétation et de la signification réelle du matériel découvert sur le site. La présence, par exemple, d’un nombre important de fragments de céramique mycénienne – alors que celle-ci est extrêmement rare sur les sites à caractère civil – signifie-t-elle que les habitants de Deir el-Medina aient été en contact direct avec les réseaux commerciaux méditerranéens ? ou faut-il plutôt envisager ces objets dans le contexte de dons royaux ?

La reconstitution des réseaux de distribution permet d’envisager la question des contextes et de l’organisation de la production sous un jour quelque peu différent, malgré le fait que l’on ne possède pratiquement aucune donnée archéologique directe sur les ateliers égyptiens. Elle permet de s’interroger sur l’échelle et la spécialisation de la production. Les ateliers travaillent-ils au niveau local, régional ou macro-régional ? Y avait-il une spécialisation dans le domaine de la céramique égyptienne ? Existe-t-il un lien entre l’échelle de la production et la spécialisation de l’atelier ? Ce dossier traite également des rapports entre les ateliers et la structure de la société : l’État pharaonique exerce un contrôle administratif sur la plupart des domaines d’activité. Qu’en est-il de la céramique ? Certains ateliers dépendent-ils directement de l’autorité royale ?



Fig9
Céramique mycénienne de Deir el-Medina

Pour offrir un panorama complet, on citera, à titre informatif, les autres dossiers céramologiques, qui étendent les catégories de matériel, l’aire chronologique et géographique abordées dans le cadre du programme. Pour l’approche typologique, on mentionnera pour le matériel grec, deux études qui portent, l’une, sur la production d’alabastres (vase à parfum grec) [I. Algrain], l’autre sur les ateliers de lécythes à figures noires [C. Jubier-Galinier]. Pour l’approche contextuelle, on ajoutera, pour le monde grec, l’analyse de certaines classes de céramiques crétoises, représentatives du courant orientalisant en Crète (VIIe siècle av. J.-C.) [Th. Brisart] ; l’étude de la céramique orientalisante grecque (VIIe siècle av. J.-C.) et de ses adaptations indigènes dans la région du Golfe de Tarente [A. Esposito] et l’étude des importations grecques en Catalogne (Espagne) aux Ve et IVe siècle av. J.-C. [A. Lopez]. Pour le monde romain, on citera les études de G. Raepsaet sur « Les ateliers, commanditaires, marchands de poterie en Gaule romaine » et sur la céramique de la nécropole tumulaire d’Antoing ; pour le monde romain oriental, la recherche de S. Marquié, qui porte sur la production et la distribution des céramiques fines en Maréotide (région du lac Mariout-Égypte) à l’époque impériale.

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Ce programme ARC traite également de certaines méthodes dites « scientifiques » ou de « laboratoire », qui permettent une caractérisation plus rapide et plus précise de la céramique examinée. Compte tenu de l’état fragmentaire d’une grande partie du matériel, on envisage plusieurs problématiques pour lesquelles l’informatique peut apporter une aide importante, notamment dans la reconstitution de formes et dans le calcul de capacités. Les nouvelles technologies permettent aussi d’acroître les corpus de matériel exploitable pour préciser les enquêtes archéologiques.

Reconstitution de poteries à partir de leurs fragments [N. Warzée et P. Dunham]

Nous développons des techniques et des outils informatiques, à la fois dans des domaines déjà abordés (extraction de l’axe de rotation, du profil, classification) et dans de nouveaux domaines d’investigation (approximation du volume intérieur d’une poterie, génération automatique d’un moulage) qui constituent pour les archéologues une approche qui n’a pas encore été explorée de manière systématique en visant un grand nombre de résultats.

Acquisition des modèles 3D

Afin de travailler sur un objet archéologique, il est nécessaire d’acquérir sa géométrie et de la stocker sous forme numérique. Le Service des Systèmes Logiques et Numériques (SLN) dispose d’un système d’acquisition 3D, le FastSCAN™ commercialisé par Polhemus, qui a été choisi en fonction de sa précision et de sa portabilité qui permet son emploi sur des chantiers de fouilles. Cependant, ce système d’acquisition ne permet d’obtenir que la géométrie d’un objet. Nous n’avons donc pas accès aux informations colorimétriques. Pour y remédier, un système automatisé a été développé afin d’effectuer l’indexation de photographies sur les modèles 3D des objets archéologiques. Ainsi, dans le cas des poteries, des photographies des fragments étudiés sont appliquées en tant que textures sur les modèles virtuels obtenus grâce au scanner 3D. Ce système fonctionne de la façon suivante : pour chaque photographie que l’on veut appliquer sur l’objet, on va rechercher les paramètres de la prise de vue. Cela permet ensuite de les reproduire virtuellement et de positionner correctement la photographie sur le modèle 3D de l’objet.

Fig10

Exemple d’un fragment, de son modèle 3D, ainsi que ce même modèle texturé.

Détermination de l’axe de rotation et du profil d’un fragment

Résultat de la recherche de l’axe de rotation d’un fragment de poterie et du profil correspondant.

Le dessin d’un fragment archéologique peut représenter un travail important. Une aide significative peut être apportée au dessinateur profil par ordinateur. En se basant sur la courbure du fragment et en prenant comme hypothèse que la poterie a une symétrie de révolution, on peut retrouver son axe de rotation. Cela permet ensuite de calculer le profil du fragment en projetant tous les points de son modèle 3D sur un plan passant par l’axe trouvé précédemment.

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Reconstitution de formes complètes

Exemple de génération d’une poterie à partir du profil d’un seul de ses fragments. Exemple de recherche d’association entre fragments. Calcul de la capacité d’une poterie à partir d’un fragment couvrant toute sa hauteur.

La reconstitution d’une poterie peut être envisagée sous deux aspects différents : d’une part en tant qu’illustration, pouvant alors être sujette à l’interprétation de l’archéologue, et d’autre part en tant que reconstruction à partir de plusieurs fragments assemblés les uns aux autres.

Pour le premier aspect, une méthode de génération de la forme complète d’une poterie consiste à extrapoler les informations concernant un fragment. En effet, à la suite de l’orientation d’un fragment, il est possible de générer toute la partie à laquelle il appartient en le faisant tourner autour de son axe de rotation précédemment calculé. Cela permet dans certains cas d’obtenir une estimation locale de l’allure de la poterie. Bien entendu, cette démarche ne fournit qu’une première interprétation de l’allure de l’objet et n’a pas d’autre valeur scientifique.

La reconstruction d’une poterie à partir de ses fragments nécessite d’effectuer des tests d’association entre eux et de valider ceux qui correspondent à une configuration d’assemblage vraisemblable. Dans un premier logiciel développé, ces tests s’effectuent sur les profils des fragments. Ceux-ci n’ont plus comme seule possibilité de déplacement les uns par rapport aux autres qu’une translation le long de l’axe vertical. Les différentes combinaisons sont ainsi testées afin de tenter de reconstituer le profil le plus complet possible. Cette démarche permet également d’éliminer les profils de fragments qui ne proviendraient pas de la poterie étudiée.


Calcul des capacités


À partir de la forme complète d’une poterie, il est possible d’estimer son volume intérieur. Cette forme peut provenir soit de l’acquisition 3D d’une poterie complète, soit d’une reconstitution à partir d’un fragment couvrant toute la hauteur de la poterie (du pied à la lèvre) ou à partir d’un ensemble de fragments non nécessairement jointifs, couvrant cette même hauteur totale. Ensuite, la capacité de la poterie peut être calculée à partir de son profil en indiquant les niveaux supérieur et inférieur de remplissage de celle-ci.

À l’issue de cette étape, un programme de calcul de capacité sera mis en ligne sur le site Web du CReA. Par ailleurs, on peut imaginer utiliser une machine de prototypage rapide afin de générer, dans un matériau tel qu’une résine, une forme correspondant au moulage intérieur de la poterie. Sur cette forme pourront être indiqués les emplacements des fragments tels que calculés lors des tests d’assemblage.


Classification des fragments

La classification est importante à la fois pour l’archéologue et pour les tests d’assemblage qui pourraient être effectués de manière automatique sur les représentations virtuelles des fragments. Dans le premier cas, l’archivage d’un fragment en fonction de certaines de ses caractéristiques peut être réalisé en reproduisant les méthodes de classification utilisées par les archéologues. Ainsi, l’extraction du profil d’une poterie et sa segmentation permet de cataloguer les fragments en fonction de caractéristiques typologiques. Les techniques de reconnaissance de formes 2D, bénéficiant déjà d’une importante littérature en informatique, sont mises en œuvre pour comparer le profil du fragment étudié à ceux provenant d’une base de données de référence, créée à partir des corpus de céramique bien connus des archéologues. La comparaison de deux profils est réalisée en se basant sur le calcul des courbures en un certain nombre de points répartis sur leur contour. L’ensemble des courbures d’un profil peut être représenté par un graphique qui peut alors être interprété comme la signature du fragment.

fig16

Exemple de comparaison de deux profils provenant d’objets différents.



Contacts

Athéna Tsingarida
Georges Raepsaet
Nadine Warzee

 

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