Vestiges d’une route minoenne dans le secteur de Vamiès.

 

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Itanos (Crète)

carteCarte de la cité antique d’Itanos (trame : secteur couvert par la prospection de surface).

  Accéder au nouveau programme de fouilles et de mise en valeur dans ce secteur de la Nécropole Nord d’Itanos (2011-2015)

Même si plusieurs voyageurs prirent la peine de décrire les vestiges repérables en surface sur le site (tels Buondelmonti au XVe siècle ou le Capitaine T.A.B. Spratt au XIXe siècle), c’est à la fin du XIXe siècle que le site de l’antique Itanos fut, pour la première fois, localisé à Érimoupolis par l’épigraphiste romain Federico Halbherr. L’École française d’Athènes y mena, en 1899, une toute première fouille, sous la direction de Joseph Demargne qui confia bien vite le dossier itanien à Adolphe-J. Reinach, lequel ne publia que les résultats épigraphiques de son enquête. Les travaux ne furent ensuite repris que ponctuellement, en 1950, lorsque Hubert Gallet de Santerre, André Dessenne et Jean Deshayes tentèrent en vain d’y découvrir un site majeur de l’Âge du Bronze. Il fallut alors attendre 1994 pour que l’exploration du site puisse être poursuivie de manière plus intensive, sous l’égide scientifique de l’École française d’Athènes et de l’Institut d’Études méditerranéennes de Réthymnon (Crète), instituts avec lesquels collabora, à partir de 1999, la XXIVe Éphorie des antiquités préhistoriques et classiques de Crète orientale. Aux côtés de l’Université Libre de Bruxelles qui fut associée, dès le début, à ce nouveau programme de recherche, ce projet rassembla ainsi plusieurs universités (Paris 1, Paris 8, Istituto Orientale di Napoli) et profita du concours de plusieurs laboratoires du CNRS ainsi que de l’Institut Polytechnique de Crète. Le programme de recherche mené sur le site depuis 1994 – et actuellement en cours de publication – vise, avant toute chose, à publier les résultats des sondages eff ectués lors des explorations antérieures, mais aussi à offrir une base à la compréhension globale de la ville et du territoire de cette cité crétoise dont l’importance historique apparaît clairement à travers les sources textuelles, à tout le moins dès le VIIe siècle av. J.-C. Il s’agissait ainsi de reconstituer l’évolution et les transformations de la cité (centre urbain et territoire rapproché), selon une approche qui tire parti tant de l’archéologie traditionnelle que des méthodes récentes d’investigation du paysage antique. Les cités portuaires étant assez rares dans l’île, l’ouverture d’Itanos sur le monde extérieur à la Crète autorisait par ailleurs la reprise d’un certain nombre de problématiques crétoises – notamment en matière de céramologie – pour lesquelles des données archéologiques précises faisaient jusqu’ici défaut.

Itanos

Centre urbain d’Itanos : 1. Acropole Est, 2. Acropole Ouest , 3. Basilique A, 4. Basilique B , 5. Quartier d’habitation, 6. Nécropole.

Le territoire d’Itanos présente une double particularité, justifiant l’intérêt spécifique qui lui fut apporté. D’une part, nous disposons d’une description antique des frontières, mentionnées dans une inscription de la fin du IIe siècle av. J.-C., qui nous autorise à établir, avec une relative précision, les limites territoriales de la cité. D’autre part, une partie non négligeable de ce territoire a longtemps été désertée, avant de faire partie de la propriété foncière du Monastère de Toplou qui en a fort peu modifié le paysage. Nombreux furent ainsi les vestiges archéologiques conservés. La prospection, qui s’est achevée en 2005, sous la direction d’Alain Schnapp (Professeur à l’Université de Paris 1) et en collaboration avec la XXIVe Éphorie des antiquités préhistoriques et classiques de Crète orientale, a couvert environ 25% du territoire de la cité hellénistique, qui correspondent à la partie septentrionale du pays, l’hinterland immédiat du centre urbain.

À l’issue de cette prospection, un grand nombre de sites ont pu être cartographiés et étudiés, de manière à produire un premier tableau de l’occupation de la zone, depuis le Néolithique Final jusqu’à nos jours. Si les premiers sites d’occupation (Néolithique Final/Minoen Ancien) se situent sur des hauteurs du paysage et ne couvrent pas très densément la région, ceux de l’époque néopalatiale (Minoen Moyen-Minoen Récent I) sont davantage accessibles et tout particulièrement nombreux. À cette époque, des habitats, constitués de grosses maisons de plan carré et souvent entourés d’un enclos, jalonnent un véritable réseau routier dont on a pu retrouver plusieurs traces. Tantôt organisés en hameaux, tantôt isolés, ces habitats ne succèdent donc pas directement aux sites d’occupation prépalatiale, et, dans l’état actuel de nos connaissances, il semble que la région n’a pratiquement pas été occupée à l’époque protopalatiale. Quant à la transition entre les phases néo- et postpalatiales, elle n’est pas encore clairement établie, mais la structure nucléaire suggérée pour le Minoen Récent III à Praisos, au sud-ouest de cette zone, par les chercheurs anglais pourrait se voir ici confirmée.

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La cité proprement dite ne semble pas remonter, dans l’état actuel de son exploration, au-delà du IXe siècle av. J.-C. Sa fondation doit-elle être mise en rapport avec la présence phénicienne à cette époque en Crète, comme le laisse entrevoir la légende qui faisait directement descendre de Phoinix le héros éponyme de la cité ? C’est là encore une question non résolue. Mais il est évident que la position géographique de cette cité portuaire, aux confins de la Grande île, tournée vers le Dodécanèse et le bassin oriental de la Méditerranée, explique en grande partie son ouverture sur les relations maritimes qui lient, à tout le moins, la côte africaine (Cyrénaïque et Égypte) à la Mer Égée. Itanos servira ainsi de relais, non seulement à l’infl uence orientale vers le reste de l’île mais également aux relations commerciales – et politiques – entre le bassin oriental de la Méditerranée et les cités grecques de l’Égée.

Au moment de l’expédition coloniale menée par les Théréens à Cyrène au VIIe siècle av. J.-C., Itanos est déjà familière des relations avec la côte libyenne (Hérodote IV 151). On ne s’étonnera donc pas de la trouver, à l’époque classique, au rang des premières cités crétoises à frapper monnaie, et sa position-clé dans les relations maritimes en Méditerranée orientale explique en grande partie le rôle important que jouera la cité dans l’histoire de la Crète orientale. À partir du IIIe siècle av. J.-C., elle accueillera une garnison lagide qui servira de base d’appui à la politique égenne des souverains grecs d’Égypte. En vertu de l’alliance qui l’unissait à Athènes et à Sparte, le roi lagide avait en effet envoyé une aide militaire aux Athéniens, en guerre contre Antigone Gonatas. Le Macédonien Patroklos, officier de Ptolémée II Philaldelphe, commandait le contingent et, sur la route qui le menait en Attique, vers 266 av. J.-C., imposa un protectorat lagide à la cité d’Itanos, qui ne prit fin qu’au milieu du IIe siècle av. J.-C. Le territoire prospecté a également révélé la trace d’une présence grecque, au moins à partir du VIIe siècle ; la période hellénistique y est toutefois mieux encore représentée et témoigne, pour sa part, d’une véritable exploitation du pays, récupérant fréquemment les vestiges minoens comme bases de nouvelles constructions. À partir de l’époque romaine, l’histoire de la cité est moins bien documentée ; seules quelques dédicaces aux empereurs nous sont parvenues, laissant à l’archéologie le soin d’éclairer l’évolution ainsi que l’organisation de la ville et de son territoire. Il en va de même pour l’époque protobyzantine, durant laquelle Itanos semble avoir connu une occupation importante, si l’on en juge par la construction d’au moins deux basiliques. C’est dans le courant du VIIe siècle ap. J.-C. que le site urbain fut abandonné, pour ne plus être réoccupé, semble-t-il, avant le début du XXe siècle. Ce long abandon provoqua ainsi une « fossilisation » du paysage antique.

Dans le vallon qui sépare les deux acropoles, une fouille, entreprise en 1950 et étendue de 1995 à 1998, sous la direction d’Emanuele Greco (actuel Directeur de la Scuola archeologica italiana ad Atene), a mis au jour un quartier d’habitation protobyzantin, dont la stratigraphie trahit les changements importants que connut la structure urbaine à cet endroit. Les contraintes du terrain (nappe phréatique) n’ont toutefois pas autorisé une exploration au-delà des niveaux du IVe siècle av. J.-C. À ce moment et durant l’époque hellénistique, toute la partie occidentale de l’espace fouillé constitue une aire ouverte, une place, longée à l’Est, probablement dès l’époque classique, par un axe viaire Nord-Sud. La nature exacte de cet espace est encore inconnue, mais le matériel qui y fut découvert tendrait à faire croire à un usage religieux. La rue sera élargie à l’époque romaine (fin du Ier siècle-début du IIe siècle ap. J.-C.) et bordée d’un « portique » sur une partie de son tracé ; on procèdera aussi au réaménagement de la « place » par apport d’un remblai d’une épaisseur d’environ 1,50 m.

C’est à cette même époque que l’on construit des bâtiments, de plan rectangulaire, situés de l’autre côté de la rue et reposant sur les sols dallés des édifices des phases précédentes. On note ensuite, soit après le IIIe siècle, un hiatus qui correspond à un abandon de la zone, abandon sur lequel viendront s’édifier, probablement au Ve siècle, les bâtiments protobyzantins qui empiètent sur l’espace de l’ancienne rue, désormais condamnée. Les maisons fouillées forment deux ensembles distincts, séparés par une ruelle Est-Ouest qui sera ensuite obstruée en son extrémité orientale. Le quartier fut abandonné, après plusieurs réorganisations, dans le courant du VIIe siècle ap. J.-C.

Appartiennent aussi à cette ultime phase d’occupation de la cité deux basiliques paléochrétiennes. L’une fut établie au pied de la « grande colline » (Basilique B), l’autre sur le versant occidental de l’acropole Est (Basilique A). Seule cette dernière fit l’objet d’une exploration en 1899 ainsi que de plusieurs campagnes de fouille et d’étude de 1995 à 1998, afin de compléter le plan du bâtiment et d’en comprendre l’organisation des annexes. L’extension de la fouille, essentiellement au Sud-Ouest, a en effet mis en évidence l’insertion du monument dans un tissu de constructions qui forment un ensemble ecclésial relativement vaste. Celui-ci repose sur des constructions antérieures dont la fouille n’a pas encore pu être poursuivie. L’étude de la Basilique A, bâtie probablement au VIe siècle ap. J.-C., a également permis de distinguer plusieurs phases de réfection du bâtiment, à la suite de destructions visiblement très violentes.

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Durant plus d’un siècle, aux IIIe et IIe siècles av. J.-C., la ville fut le siège d’une garnison lagide qui s’installa sur la colline située au sud de la ville antique. Cette colline fut, à ce moment, enceinte d’un rempart dont seule la base est aujourd’hui repérable à certains endroits, ayant probablement beaucoup souffert des nombreux tremblements de terre qui ont secoué la ville. Peu de tours ont été construites, mais la défense des courtines s’eff ectuait par un système de redans ou crémaillère, de technique hellénistique. C’est également à cette époque que renvoie l’appareil des murs, constitué de carreaux d’un calcaire gris extrait sur place, assez soigneusement travaillés en bossage et assemblés à joints obliques, dont l’apparition dans l’architecture grecque est traditionnellement datée de la fin du IVe siècle av. J.-C. Un sondage pratiqué sur la tour Sud-Ouest, bâtie sur une éminence qui domine la vallée en direction de Vaï et offre un point d’observation remarquable sur les deux côtes du territoire, à l’Est et au Nord-Ouest, n’a pas infirmé une datation dans la première moitié du IIIe siècle av. J.-C., à l’époque de l’expédition de Patroklos. Selon toute vraisemblance, et en comparaison avec d’autres sites de la même époque, également soumis au contrôle lagide, l’édification de cette enceinte pourrait être associée à la présence militaire des Ptolémées, dont la flotte trouvait à Itanos un mouillage utile sur la route entre Alexandrie et les cités égéennes. La garnison surplombait vraisemblablement le port, que celui-ci soit à localiser dans la baie de Vaï ou entre la colline fortifiée et l’ancienne cité, là où une prospection géophysique a mis en évidence un important colluvionnement qui fut peut-être responsable du comblement d’un bassin portuaire qui aurait largement pénétré à l’intérieur des terres.


maisonNécropole: bâtiment archaïque. La participation du CReA au programme de recherche mené sur le site d’Itanos concerne plus particulièrement l’exploration de la nécropole ainsi que l’étude de la céramique du Ier millénaire av. J.-C. retrouvée dans l’ensemble des chantiers et au cours de la prospection du territoire environnant. La reconstitution 3D de plusieurs monuments du site est également en cours de réalisation par une équipe de la Faculté des Sciences Appliquées de l’ULB, étroitement associée au CReA*. Ainsi, parmi les secteurs explorés rapidement en 1950, la nécropole antique, située à proximité immédiate de la ville, sur une petite colline qui surplombe la mer au nord de la cité, avait révélé quelques structures que leurs inventeurs avaient majoritairement datées de l’époque hellénistique. Conformément aux objectifs scientifiques du programme, l’examen des vestiges fut repris dès 1995 et une nouvelle fouille y fut conduite. À l’issue de la reprise de l’exploration archéologique de ce secteur – qui ne constitue qu’une très petite partie du cimetière antique –, on peut faire remonter l’occupation funéraire à cet endroit au VIIe siècle av. J.-C. À la fin de ce siècle, les inhumations s’interrompent pour laisser la place à un bâtiment, accolé à une vaste terrasse, structuré à la manière des habitations à pastas. Au nord d’un corridor (pastas) qui ouvre sur la rue par la porte principale du bâtiment, la fouille a mis en évidence deux pièces, dont la principale donne sur le corridor et présente un foyer centram. Dans l’axe de la porte de cette salle principale et de l’autre côté du corridor, on accédait à une cour ouverte, traversée par une canalisation. Seule la partie orientale du bâtiment a pu être fouillée et il n’est pas encore possible d’en restituer un plan complet.necropoleNécropole hellénistique. On peut toutefois assurer qu’il fut volontairement abandonné dans le 2e quart du Ve siècle av. J.-C., avant de connaître une réoccupation plus ponctuelle, sans doute associée aux activités qui avaient lieu sur la terrasse supérieure, située au Nord. La découverte d’un disque et d’haltères destinés au saut semblerait indiquer que ces activités étaient liées au monde du gymnase, dont le « bâtiment archaïque » a pu constituer l’infrastructure nécessaire aux pratiques de sociabilité des participants. Il faudrait alors y voir le plus ancien « gymnase » connu du monde grec. L’ensemble de ce périmètre, quoique désaff ecté à partir du IVe siècle, fut préservé, à tout le moins jusqu’au Ier siècle av. J.-C.


panoramique

Restitution 3D du bâtiment archaïque (Audrey Cauchie).

Nécropole : protomé de taureau en terre cuite peinte.

À partir de la fin du IVe siècle ou du début du IIIe siècle av. J.-C., ce secteur de la nécropole – à l’exception des ruines archaïques évoquées ci-dessus – fut à nouveau réinvesti par des sépultures, de plus en plus nombreuses et parfois relativement riches. Leur disposition en enclos semble respecter un principe familial qui pousse à entourer un imposant monument funéraire de tombes plus modestes qui lui sont topographiquement associées. Le secteur exploré comportait vraisemblablement deux enclos dont l’un présente la trace d’une table d’offrandes sans doute décorée de protomés de taureaux.


Une destruction de ce cimetière intervint aux environs de 200 av. J.-C. et entraîna une réorganisation des sépultures qui ne tint plus compte des enclos et permit une disposition en étages de la nécropole. Celle-ci se développa considérablement par aménagements successifs, jusqu’au Ier siècle av. J.-C., moment où l’espace « réservé » des ruines archaïques fut partiellement réoccupé par une unique sépulture.

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On insistera tout particulièrement sur le profil relativement exceptionnel de l’occupation de ce secteur de la nécropole qui voit l’activité funéraire s’interrompre durant un peu plus de deux siècles pour faire place à un bâtiment aux fonctions vraisemblablement civiques. Si la poursuite de la fouille confirme cette interprétation, nous aurions alors un début d’explication de l’absence généralisée de cimetières aux époques archaïque et classique dans les cités crétoises. Loin de signifier une désaffection des sites, ce hiatus archéologique devrait être mis en relation avec l’interdiction d’inhumer que certaines cités, comme Sparte, ont appliquée pour réduire les marques de diff érenciation sociale au sein de la population civique. Le gymnase fut en revanche un instrument particulièrement efficace du maintien d’une solidarité entre citoyens qui sauva peut-être les cités crétoises de graves crises sociales. À l’aune de ces découvertes, c’est en tout cas la question de la continuité des lieux et des pratiques funéraires en Crète qui peut désormais se voir posée, avec d’autant plus de pertinence qu’en raison de sa proximité du centre urbain et de sa situation bien en vue, cette portion du cimetière est sans doute l’une des plus prestigieuses de la cité. Ceci explique en partie l’extrême densité de son occupation, puisque, au total, ce secteur de la nécropole a livré pas moins de 62 tombes, complètes ou partiellement détruites. En dépit du pillage systématique dont le cimetière eut à souffrir dès l’Antiquité, on peut ainsi restituer plusieurs monuments funéraires, constitués de bases à degrés et supportant une stèle dont des exemples ont été retrouvés en surface au nord de la zone fouillée. L’organisation topographique du cimetière nous est dès lors mieux connue. Reste à préciser, par la poursuite de la fouille du coeur de la ville antique, si les grandes phases d’aménagement de ce secteur de la nécropole correspondent à des moments significatifs de l’histoire de cette cité crétoise et de sa région.

Enfin, le site d’Itanos, de par sa localisation côtière et la présence d’un port qui fut à l’origine d’un volume d’importations plus grand que ce que l’on peut appréhender dans la plupart des cités crétoises, laissait espérer quelques progrès en matière d’histoire des échanges. Il autorisait de surcroît, par associations stratigraphiques, l’étude de la céramique locale, encore largement méconnue. Ce fut l’un des objectifs de l’équipe de céramologues du CReA qui s’attaqua à l’examen du matériel du Ier millénaire av. J.-C.

Le profil d’importations qui se dégage de cette étude, encore en cours, est d’une part assez diversifié, d’autre part assez diff érent de ce que l’on trouve sur d’autres sites crétois. Les productions de Grèce de l’Est sont bien présentes, dès l’époque archaïque, mais aussi celles des Cyclades, de l’Attique, de Corinthe ou de Rhodes. Les produits de la côte levantine semblent, en revanche, absents. Au plan de la céramique crétoise, on retrouve à Itanos des vases façonnés à Cnossos, à Gortyne, à Éleutherna et, sans doute, en Crète centrale (Aphrati ?). Enfin, les productions locales sont désormais mieux connues et plusieurs fabriques ont été définies sur plusieurs générations de potiers.

C’est ainsi, peu à peu, une image beaucoup plus précise du développement d’une cité crétoise, ouverte sur le trafic maritime entre la côte africaine et le bassin égéen, qui se dégage des travaux encore en cours. Il est rare de pouvoir dresser un portrait complet de l’organisation territoriale et urbaine d’une cité grecque de la Crète antique. L’exploration d’Itanos pourrait en partie combler cette lacune, mais elle nous montre d’ores et déjà comment, et avec quelles tensions, la cité a confronté ses propres traditions aux nouveautés de contrées lointaines avec lesquelles son port et, parfois, une population étrangère la mettaient en contact.

verre-ceramique

Hydries miniatures (IIIe siècle av. J.- C.) en pâte de verre (à gauche); mobilier funéraire d'époque hellénistique (à droite).

Sous l'égide de l’Ecole belge d’archéologie d’Athènes et l’équipe du CReA-Patrimoine reprennent cette année un programme de fouilles et de mise en valeur dans ce secteur de la Nécropole Nord d’Itanos (2011-2015). 

Le projet se compose de deux volets principaux. Le premier concerne la conservation, la restauration et la mise en valeur des structures mises au jour par les campagnes de fouilles précédentes. L’érosion du rocher, fragilisé par le creusement des tombes et l’état de certains blocs en ammouda pour la construction des monuments hellénistiques, nécessitaient une intervention rapide. C’est pourquoi le programme prévoit une campagne de consolidation de l’ensemble des installations funéraires et des parties, déjà dégagées du bâtiment archaïque. Par ailleurs, les relevés topographiques et architecturaux programmés dans le cadre des campagnes à venir seront combinés à l’étude des sépultures pour préparer un projet de restitution et de mise en valeur de l’ensemble du secteur. Les fouilles (1995-1999) ont déjà mis en évidence l’implantation d’un axe de circulation Nord-Sud, qui adopte un caractère viaire depuis, au moins, la construction de l’édifice archaïque jusqu’à la dernière phase de la nécropole hellénistique. Cette voie de circulation apparaît comme un point d’articulation important dans la Nécropole Nord puisqu’elle dessert et borde deux secteurs aux fonctions différentes. Sa mise en valeur se révèle donc fondamentale pour la compréhension par un public de visiteurs de l’implantation et de l’orientation des structures archéologiques dégagées.

Le deuxième volet portera plus particulièrement sur le bâtiment archaïque, partiellement mis au jour par les campagnes de fouilles précédentes. L’édifice revêt une importance capitale pour l’archéologie crétoise des époques archaïque et classique. Sa première et principale phase d’activité correspond au moment où l’on observe à Itanos, comme ailleurs en Crète, une interruption (ou tout au moins une diminution significative) des pratiques funéraires. La nature précise du bâtiment n’est pas encore clairement définie mais sa taille importante (16 x 35 m pour la partie dégagée), sa construction soignée ainsi que la grande qualité du matériel céramique - composé en majorité de formes sympotiques - suggèrent une fonction publique. Compte tenu de l’importance de cette construction, il paraît opportun de poursuivre son dégagement pour définir plus précisément sa fonction et explorer l’une des énigmes de l’archéologie crétoise, qui constate une relative cessation d’activité dans les cimetières de l’île aux VIe et Ve s. avant J.-C. que l’on a souvent interprétée comme une marque de « déclin » des cités.

 



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Athéna Tsingarida
Didier Viviers

 

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