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Thèbes (Égypte)


carte-syrieLa région thébaine. Sur la rive occidentale du Nil face à la ville moderne de Louqsor s’étend l’une des plus importantes nécropoles de l’Égypte ancienne. Durant cinq siècles, les pharaons du Nouvel Empire (1550-1050 avant J.-C.) s’y firent enterrer au cœur de la montagne désertique, dans la célèbre Vallée des Rois. Dominée par la pyramide naturelle de la cime de l’Occident, la montagne thébaine abrita aussi les cimetières des hauts dignitaires de l’administration, de l’armée, du clergé, des proches de la maison royale. Réparties sur environ deux kilomètres en bordure de la plaine alluviale, plus de quatre cents tombes privées ont été creusées dans le calcaire et décorées de peintures ou de reliefs, témoins exceptionnels d’un moment d’apogée de l’art égyptien.
C’est au cœur de cette nécropole, inscrite par l’Unesco sur la liste du Patrimoine mondial, que l’Université libre de Bruxelles entreprit en 1999, à l’initiative du Professeur Roland Tefnin, un ambitieux programme d’étude et de conservation-restauration de deux tombes voisines de la 18e dynastie, situées sur le flanc sud de la colline de Cheikh Abd el-Gourna. Malgré la disparition prématurée de Roland Tefnin en 2006, le projet se poursuit aujourd’hui dans le cadre d’une collaboration entre l’ULB et l’Université de Liège, grâce au soutien continu apporté par le F.R.S.-FNRS, le Ministère de la Recherche scientifique de la Fédération Wallonie-Bruxelles et les deux universités.

   

Le flanc sud de Cheikh Abd el-Gourna, avec les tombes de Sennéfer TT 96 (1), d'Amenemopé TT 29 (2) et d'Amenhotep TT C3 (3).

planPlan d'ensemble du secteur étudié. Célèbre pour son caveau peint à l’imitation d’une vigne, le premier des deux monuments étudiés par la mission est la tombe thébaine 96 (TT 96), qui appartenait au Prince de la ville de Thèbes, Sennéfer ; ses nombreux titres, au premier rang desquels celui de directeur du domaine d’Amon, indiquent que Sennéfer occupa les plus hautes fonctions dans la gestion économique des nombreuses propriétés du temple d’Amon-Rê, le grand dieu de l’Empire.
Quelques trente mètres plus au sud, la TT 29 fut commanditée par le cousin de Sennéfer, le vizir Amenemopé. À la tête de l’administration civile, économique et judiciaire, le vizir était le premier personnage de l’État après Pharaon. D’autres membres de cette famille ont encore occupé des fonctions proches du souverain, et il ne fait aucun doute que les deux hommes appartenaient au premier cercle de l’entourage royal sous le règne d’Amenhotep II (vers 1427-1401 avant J.‑C.).
Le projet fut conçu, dès l’origine, autour de deux axes de recherche complémentaires. Il s’agissait tout d’abord, dans une perspective synchronique, d’étudier la structure et le fonctionnement d’une tombe thébaine de la 18e dynastie. Rares sont en effet les exemples de tombes pour lesquelles nous disposons d’observations archéologiques complètes, la plupart ayant été sommairement dégagées durant les premières décennies du 20e siècle. Sur un plan méthodologique, l’étude des vestiges archéologiques devait en outre intégrer celle des peintures, afin de dépasser la seule analyse des textes et de l’iconographie pour envisager les techniques des peintres et les modalités pratiques de la réalisation de la tombe et de son décor. Le deuxième axe de recherche, dans une perspective cette fois diachronique, visait à reconstituer l’histoire de ces monuments, depuis leur réalisation sous le règne d’Amenhotep II jusqu’à nos jours. Là encore, et bien que la situation ait heureusement évolué depuis le début de nos travaux, il faut constater que très souvent, les fouilles n’ont guère porté d’intérêt aux vestiges des périodes postérieures au Nouvel Empire et moins encore aux époques post-pharaoniques. Ainsi que nous allons le voir, l’histoire de la nécropole ne s’arrêta pourtant pas avec la disparition des pharaons et connut même, durant les premiers siècles de la domination arabe, une période d’intense activité monastique.
La découverte d’une nouvelle tombe immédiatement au sud de la TT 29 ouvrit de nouvelles perspectives archéologiques à ce double projet, offrant une opportunité exceptionnelle d’élargir l’enquête, tant diachronique que synchronique, à l’organisation de l’espace dans un secteur entier de la nécropole, pour tenter de comprendre – notamment – les relations entre les tombes individuelles, les critères qui ont pu présider au choix de leur emplacement ou de leurs caractéristiques architecturales, autant que l’implantation des différents occupants successifs du secteur dans le paysage archéologique.
Parallèlement, l’étude des techniques picturales dans les tombes de Sennéfer et d’Amenemopé a naturellement mené à un questionnement plus vaste sur les pratiques des peintres et des ateliers de peinture dans la nécropole thébaine, selon une approche originale qui s’apparente à une « histoire de l’art de terrain », à nouveau, à l’échelle de tout un secteur de la nécropole.

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La tombe d’Amenemopé, 3500 ans d’occupation

Vue d’ensemble de la cour de la tombe du vizir Amenemopé TT 29. Connue des égyptologues depuis la fin du 19e siècle, la TT 29 n’avait toutefois fait l’objet d’aucune étude archéologique. L’extérieur de la tombe était encombré par les ruines d’une maison villageoise abandonnée, construite sur une épaisse couche de débris, tandis que la chapelle elle-même, protégée par une porte métallique, avait longtemps servi d’étable pour le bétail de la maisonnée et son sol était couvert d’une épaisse litière animale. La fouille a été menée entre 1999 et 2005.
Suivant la tradition des tombes thébaines du Nouvel Empire, la tombe d’Amenemopé comprend une vaste cour ouverte dans le flanc de la colline, une chapelle taillée dans le calcaire destinée au culte mortuaire de son propriétaire et différents aménagements funéraires souterrains.
La chapelle présente un plan en T habituel des tombes de la 18e dynastie : une salle transversale large de 18 mètres, divisée par une rangée de dix piliers carrés, donne accès à une seconde salle que les textes égyptiens appellent « le long passage vers l’Occident » ; au fond de cette salle longue de 10 mètres et orientée est-ouest se trouve une petite niche qui abritait à l’origine une statue du défunt et constituait le point de passage vers le monde des morts. Les parois de la chapelle étaient décorées de peintures, aujourd’hui très endommagées par les occupations successives, images destinées à commémorer les fonctions et le statut social du propriétaire et assurer magiquement et pour l’éternité le bon déroulement des rituels funéraires au bénéfice du défunt.
Une inscription hiératique découverte sur le mur sud de la cour enregistre un état d’avancement des travaux d’aménagement de la tombe, « l’an 11, le vingtième jour du quatrième mois de la saison peret (saison de la germination) », date qui situe ainsi le monument dans la première moitié du règne d’Amenhotep II. Il semble pourtant que le vizir n’occupa jamais cette tombe. Comme quelques très rares autres proches du monarque, Amenemopé reçut l’insigne privilège d’être inhumé dans la Vallée des Rois, à proximité immédiate de la tombe de son souverain, dans un petit caveau (KV 48) découvert en 1906. La fouille de la TT 29 a pourtant révélé la présence de plusieurs puits et descenderies menant à des chambres funéraires souterraines. On relève ainsi trois descenderies dans la chapelle et un puits dans l’angle sud-ouest de la cour. Ces appartements ont probablement été occupés par des personnages apparentés au propriétaire ou des descendants. Plusieurs objets peuvent en effet être attribués au règne de Thoutmosis IV ou d’Amenhotep III et indiquent la présence d’inhumations de peu postérieures au décès du vizir. La réutilisation de la tombe s’est probablement poursuivie au cours du premier millénaire avant notre ère, comme en atteste le matériel datable de la Troisième Période intermédiaire (cercueils, ouchebti) et de la 26e dynastie. À cette époque, la majorité des tombes de la nécropole sont ainsi réutilisées par de nombreuses inhumations généralement modestes. Parmi celles-ci, on compte sans doute celle d’un « Père divin et orfèvre d’Amon » nommé Iway. Le monument resta ensuite à l’abandon, la cour et la chapelle jonchées des débris laissés par les pillards.
Il faut attendre près d’un millénaire pour voir de nouveaux occupants s’installer dans la tombe. De la fin du 6e au milieu du 8e siècle de notre ère, de nombreuses communautés monastiques coptes colonisèrent la montagne thébaine. Organisés en monastères ou reclus en ermites, ces Chrétiens trouvèrent dans l’ancienne nécropole un lieu idéal pour mettre leur foi à l’épreuve, dans un environnement à la fois désertique et au contact quotidien avec les vestiges d’un passé païen millénaire. La TT 29 accueillit l’un de ces Pères. Au début du 8e siècle, un anachorète nommé Frangé transforma la tombe en ermitage, partagé un temps avec son jeune disciple Moïse. La découverte exceptionnelle des archives du moine, comprenant plus d’un millier d’ostraca écrits sur fragments de poterie ou de calcaire, livre un tableau très complet de la vie de ces communautés chrétiennes dans la montagne thébaine au début de la domination arabe. Parmi les occupations quotidiennes de Frangé, la copie de livres et le tissage de bandelettes de lin occupaient une place importante. Les calames, les découpes de papyrus ou encore une fosse destinée à recevoir un métier à tisser sont les vestiges de ces activités mis au jour par la fouille et faisant écho à la correspondance de l’ermite. L’étude archéobotanique des restes végétaux et la céramique culinaire utilisée par l’ermite fournissent aussi une image précise de son régime alimentaire, bien moins ascétique que celle véhiculée par les Apophtegmes et autres textes hagiographiques.



Ostraca coptes appartenant aux archives du moine Frangé (8e siècle après J.-C.).

À gauche : vue d’ensemble de l’ermitage copte installé dans la cour de la tombe d’Amenhotep (vers le sud) ; à droite : évocation de l’ermitage copte à partir des données livrées par la fouille (dessin Rafael Morales).

Après la disparition de ces installations monastiques, la montagne fut à nouveau abandonnée pour presque un millénaire. Ce n’est qu’avec le développement du marché des antiquités, au début du 19e siècle, que les habitants de la région trouvèrent une nouvelle raison de s’installer dans cet environnement hostile. Des villages se développèrent sur les collines, les maisons construites dans les cours des tombes pour en faciliter le pillage et protéger les sources de revenus. C’est probablement dans la seconde moitié du 19e siècle qu’une famille prit possession de la TT 29. Elle y bâtit une maison qu’elle n’abandonnera qu’au sortir de la deuxième guerre mondiale, pour s’installer à New Qurna, le nouveau village construit par l’architecte égyptien Hassan Fathi le long de la route menant au Nil. Le père de famille travaillait comme contremaître sur les fouilles françaises de Deir el-Medina...

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La tombe perdue d’Amenhotep et Rénéna

En 2006, un sondage mené immédiatement au sud de la TT 29 révéla très vite la présence d’une autre tombe, jusque là inconnue. Sous les ruines d’une maison villageoise moderne, elle aussi abandonnée depuis plusieurs décennies, apparut l’angle taillé dans le rocher de la façade du monument et le mur de clôture de sa cour. Dans l’espace de cette cour, des murs en briques crues exceptionnellement bien conservés se trouvaient associés à un abondant matériel archéologique qui pouvait être daté de l’époque copte. Il ne faisait aucun doute que cette nouvelle tombe avait, comme la TT 29, été transformée en ermitage chrétien.
Il fallut toutefois attendre la campagne 2009 pour reprendre l’exploration de cette tombe, dont le propriétaire, la date exacte et l’importance nous restaient inconnus.
La poursuite de la fouille permit de dégager entièrement les vestiges de l’installation copte. Occupant la partie nord-ouest de la cour, elle était délimitée à l’est par un mur de briques crues et au sud par un mur fait de blocs calcaires, s’appuyant sur la façade juste au sud de la porte menant à la chapelle. L’espace intérieur de ce petit ermitage comprenait une cour ouverte, à laquelle on accédait depuis l’extérieur par un escalier construit en briques, et une pièce comportant deux banquettes rectangulaires également en briques crues, qui devaient probablement servir de lits à l’ermite et son disciple. Au mur est était encore adossée une petite pièce (à peine 1 m2), probablement une réserve, munie d’une porte en bois dont la crapaudine fut retrouvée en place. La fouille a livré de nombreux ostraca coptes, qui permettent de dater l’occupation au début de l’époque arabe, sans doute dans le courant du 8e siècle comme la TT 29. En revanche, le nom de l’ermite qui vécut là n’a pas encore pu être identifié avec certitude.
Ces dégagements dans la cour permirent rapidement d’accéder à la chapelle creusée dans la colline. Une première salle en largeur est divisée par une rangée de six piliers carrés. Au moment de la découverte, seule la partie nord de cette salle transversale était accessible ; le plafond de l’aile sud est effondré et cette partie de la chapelle se trouvait entièrement comblée de gravats glissés le long de la colline. La deuxième salle, ou passage, s’enfonce vers l’ouest  sur une longueur de 10 mètres. À l’extrémité de cette salle longue s’ouvre encore une petite pièce restée inachevée ; deux piliers carrés ont été ébauchés de part et d’autre de l’axe de la chapelle.



À gauche : vue de la chapelle d’Amenhotep dans l’état de sa découverte en janvier 2009 ; à droite : détail du décor peint du plafond de la chapelle, mentionnant les titres et le nom du « substitut du directeur du Trésor, le scribe Amenhotep ».

Les peintures qui décoraient les parois de la chapelle ont presque entièrement disparu, découpées à la scie par des pillards, sans doute dans le courant du 19e siècle pour être vendues sur le marché des antiquités. En revanche, les peintures des plafonds ont été remarquablement bien conservées. Elles présentent des motifs géométriques polychromes, classiques dans les tombes de la 18e dynastie. Ces motifs sont encadrés par des bandeaux de textes hiéroglyphiques livrant, outre des formules funéraires, le nom, les titres et la parenté du propriétaire de la tombe.
D’après ces textes, le monument appartient à un personnage nommé Amenhotep, portant les titres de scribe, de « substitut du directeur du trésor » et de « compagnon du roi dans les pays étrangers ». Son père Ahmès était scribe, responsable du bétail d’Amon et des tisserands de Haute et Basse Égypte. Sa mère Neh ne porte, quant à elle, pas de titre particulier. L’épouse d’Amenhotep occupe une place importante dans la chapelle, puisque les textes du plafond de la travée nord-est lui sont entièrement consacrés. Chanteuse d’Amon, Rénéna était la fille du directeur du trésor Sennéféri. Ce dernier est un dignitaire bien connu du règne de Thoutmosis III (vers 1479-1427 avant J.-C.) et par ailleurs propriétaire de la TT 99, distante de quelques dizaines de mètres seulement vers le nord-est. Il est dès lors fort tentant de penser qu’Amenhotep dut sa position sociale privilégiée à son mariage avec la fille de son supérieur, qui expliquerait la faveur inhabituelle accordée à l’épouse dans la tombe.
Les informations rassemblées permirent d’identifier la tombe d’Amenhotep avec une « tombe perdue », brièvement mentionnée dans un ouvrage publié en 1886 mais dont l’emplacement n’était plus connu. À l’occasion d’un séjour à Thèbes en 1882-83, l’égyptologue suédois Karl Piehl pénétra dans la chapelle et copia les textes du plafond de la salle transversale, dont il donna une transcription dans son recueil d’Inscriptions hiéroglyphiques, mais sans fournir d’indication sur la localisation du monument. Lorsque fut réalisé le premier inventaire scientifique des tombes de la nécropole, au début du 20e siècle, la chapelle avait déjà été recouverte de gravats et elle ne put être retrouvée. La tombe perdue d’Amenhotep reçut alors le numéro C3, parmi bien d’autres attendant encore leur redécouverte.

Cônes funéraires portant les noms d’Amenhotep et de son épouse Renena. La fouille, toujours en cours, de la cour et de la chapelle livrera encore de nombreuses informations sur l’aspect original de la tombe et ses différentes occupations. Un puits funéraire de grande taille (2,60 m de large à l’ouverture) a été découvert dans l’angle nord-ouest de la cour, mais doit encore être exploré ; d’autres aménagements funéraires restent probablement à découvrir dans la chapelle. Le mur de pierre qui couronnait la façade de la tombe a été retrouvé, effondré au pied de celle-ci, avec ses dizaines de cônes funéraires. Caractéristiques des tombes thébaines, ces cônes en terre cuite longs d’une trentaine de centimètres portent sur la tête une empreinte indiquant le nom et les titres principaux du propriétaire et étaient insérés en frises au sommet de la façade. Il est extrêmement rare de les retrouver ainsi, en position de chute.
Plusieurs objets appartenant à la tombe avaient également été retrouvés antérieurement, parfois sur d’autres sites. Ainsi la stèle-fausse porte en granite rose, assurant dans la chapelle un point de contact magique entre le monde des vivants et l’au-delà, a-t-elle été découverte dans les années 1970 sur l’autre rive du Nil, remployée dans le dallage de la chapelle adossée au temple de Khonsou, à Karnak ! Plus récemment, une mission de l’Université de Cambridge a découvert dans la tombe TT 99, précisément celle du directeur du trésor Sennéféri, une très belle statue en grès peint représentant son beau-fils Amenhotep assis sur un siège ; la statue se trouve aujourd’hui conservée au musée du Caire.

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Une pyramide ramesside : vers de nouvelles découvertes ?

Vue générale de la pyramide en briques crues dans la cour de la tombe d’Amenhotep (vers le sud).La fouille de l’ermitage copte dans la cour de la tombe d’Amenhotep avait montré que les constructions tardives s’appuyaient sur une épaisse couche constituée presque exclusivement de briques crues entassées sans ordre. Ces vestiges devaient provenir de la destruction d’un monument construit à proximité, mais sa nature demeurait une énigme car les tombes de la 18e dynastie ne comportaient habituellement pas de structures en briques crues aussi imposantes. La réponse vint avec la poursuite du dégagement de la cour et elle fut pour le moins inattendue !
Sur le sol taillé dans le calcaire de la cour se dresse une construction massive en briques crues. Malgré son état très ruiné, elle présente un socle aux parois verticales et recouvertes d’un enduit de moûna soigné. La face occidentale — la seule entièrement dégagée — mesure 10,40 m de côté, soit très précisément 20 coudées royales pharaoniques. Du côté sud, le monument englobe dans sa masse le mur de pierre formant la clôture originale de la cour ; contre ce mur s’appuie la face sud de la construction, conservée sur une hauteur de 11 assises de briques et présentant une pente de 71°. Ces caractéristiques, ainsi que le mode de construction, permettent d’identifier la structure comme la base d’une pyramide en briques crues, semblable à celles qui surmontent les tombes d’époque ramesside (19e-20e dynasties) dans la nécropole thébaine. Cet interprétation a été confirmée par la découverte, au cours de la campagne de février 2012, du pyramidion en pierre qui coiffait la pyramide ; retrouvé en fragments sur le sol de la cour, il est réalisé en grano-diorite et présente un décor en relief dans le creux montrant le défunt en adoration devant le dieu Rê-Horakhty assis, surmontés par un disque solaire. Dans la partie orientale du monument, un lambeau de sol soigneusement enduit représente le vestige de la petite chapelle aménagée dans le corps de la pyramide.
Jusque là, aucune tombe d’époque ramesside n’était attestée dans ce secteur de la colline de Cheikh Abd el-Gourna. La fouille a toutefois livré un indice important pour identifier le propriétaire de ce monument. Parmi les briques crues de la destruction de la pyramide se trouvaient plusieurs dizaines de briques cuites de même module (32 x 18 x 8 cm), présentant une grande empreinte de sceau appliquée avant cuisson ; le texte hiéroglyphique indique « l’Osiris (c’est à dire le défunt), le chef de la ville et vizir de Haute et Basse Égypte, Khây ». Attesté par de très nombreux documents (statues, stèles, ouchebtis, ostraca, blocs), le vizir Khây est un personnage bien connu des égyptologues, en particulier pour son rôle dans la gestion de la Communauté des artisans de Deir el-Medina. Son activité est documentée durant une quinzaine d’années à partir de l’an 30 du règne de Ramsès II (vers 1279-1213 avant J.-C.), mais sa tombe n’avait pu être localisée à ce jour.

Pyramidion en grano-diorite qui coiffait à l'origine la pyramide de brique crue.Si la pyramide découverte dans la cour d’Amenhotep appartient bien au monument funéraire de Khây, vizir de Ramsès II, sa tombe proprement dite doit se trouver à peu de distance en contrebas, probablement vers l’est sous une maison moderne encore occupée. Avec ses 10 mètres de côté pour une hauteur originale que l’on peut estimer à 15 mètres d’après la pente de sa face et du pyramidion, la pyramide installée sur une crête de la colline devait représenter un point de repère dans le paysage thébain, visible de très loin depuis la vallée. D’autre part, sa position dominant directement le Ramesseum, Temple de Millions d’Années de Ramsès II, apparaît incontestablement idéale pour la tombe d’un personnage de l’importance de Khây. La poursuite des fouilles apportera sans aucun doute de nouveaux éléments.

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De l’histoire de l’art de terrain

La concession archéologique accordée par le Conseil Suprême des Antiquités de la République arabe d’Égypte à la mission conjointe de l’ULB et de l’Université de Liège dans la nécropole thébaine offre donc une opportunité assez exceptionnelle d’embrasser au sein d’une même étude trois complexes funéraires pratiquement contemporains, localisés dans un même espace topographique assez restreint et indiscutablement liés les uns aux autres, d’un point de vue historique et sociologique : la tombe de Sennéfer (TT 96), celle de son cousin Amenemopé (TT 29) et celle du substitut du directeur du trésor Amenhotep (TT C3). Le lien entre les chapelles funéraires de Sennéfer et Amenemopé semble assez évident étant donné leur relation de parenté et la proximité immédiate des deux tombes. On notera en outre que les deux cousins ont explicitement voulu mettre ce lien en avant, puisqu’ils ont veillé à ce que le décor de leurs tombes respectives se fasse mutuellement référence, chacun étant représenté dans l’hypogée de l’autre, exactement au même endroit du monument (soit dans une scène d’hommage sur la seconde moitié du mur sud de la salle longue). Quant à Amenhotep, à l’instar de son chef et beau-père Sennéféri (TT 99), à qui il doit manifestement sa bonne fortune, il faisait partie de l’entourage royal qui fut remplacé par celui d’Amenemopé et Sennéfer. Or l’étude archéologique de sa tombe, TT C3, - bien que toujours en cours - a déjà permis de montrer que ce monument a servi de modèle à la TT 29 d’Amenemopé pour ce qui concerne sa typologie architecturale, tandis que la tombe de Sennéféri (TT 99), toute proche, apparaît comme un prototype de celle de Sennéfer (TT 96). En termes d’histoire de l’art, il s’agit donc d’une occasion presqu’unique d’analyser la variabilité des pratiques et des styles picturaux attestés au sein d’un continuum sociologique et chronologique particulièrement bien circonscrit et connu.
De prime abord, les conditions de préservation des différents ensembles peints pouvaient cependant ne pas paraître des plus encourageantes pour un tel projet. En effet, si, comme nous l’avons vu, la majeure partie des peintures de la tombe d’Amenhotep a fait l’objet d’un pillage moderne assez systématique, les chapelles funéraires de Sennéfer et d’Amenemopé ont quant à elles subi de nombreuses vicissitudes dues essentiellement à leur réoccupation à époque récente : utilisées comme étables, elles ont généralement perdu leur décor peint à hauteur de cornes de bovinés, lorsqu’elles ne gardent pas des empreintes de sabots ou un résidu graisseux laissé sur les murs par le frottement répété des animaux ; la décoration à l’entrée des deux hypogées a été abîmée par des feux très intenses, que les récits de voyageurs des 18e et 19e siècles permettent d’identifier comme un stratagème courant pour déloger les habitants des villages proches qui, cherchant à échapper à l’autorité ottomane pour diverses raisons (taxes, conscription etc.), se réfugiaient dans les tombes antiques. Mais le plus dommageable vient sans doute de l’œuvre des premiers égyptologues qui, afin de déchiffrer au plus vite les décors et surtout les inscriptions des monuments, n’hésitèrent pas à laver les murs à grandes eaux, ce qui occasionna une migration des suies dans les couches picturales, altérant ces dernières irrémédiablement – ou presque. Toute étude des peintures des tombes de Sennéfer et d’Amenemopé nécessitait donc, avant tout, un ambitieux programme de restauration et de conservation.



Conservation-restauration en cours du plafond de la chapelle de Sennéfer.

Ce projet a pu être mis sur pied grâce à la collaboration d’une équipe internationale de spécialistes et il est actuellement géré dans le cadre d’un fructueux partenariat entre les deux Universités pilotes de la mission et l’École Nationale Supérieure des Arts Visuels de La Cambre, à Bruxelles. Les résultats de cette entreprise ont dépassé tous les espoirs que l’on pouvait formuler au début du projet et permettent aujourd’hui de lever un coin du voile qui était venu masquer la splendeur originale du décor de ces monuments.
Une telle démarche, patiente et minutieuse, a en outre permis d’analyser avec précision les procédures de réalisation de ces décors peints, dont la dégradation s’est révélée, comme c’est souvent le cas dans les études de technologie des arts plastiques, un facteur positif, permettant d’entrer dans la matière et dans la pratique des peintres. Cette recherche fait actuellement l’objet d’une thèse de doctorat tout à fait novatrice en Égyptologie, en cours de préparation, et assortie d’une dimension d’histoire de l’art expérimentale, puisque son porteur éprouve les hypothèses et déductions de l’analyse des peintures antiques elles-mêmes à travers des reconstitutions en conditions conformes, c’est-à-dire – notamment – avec des matériaux et des outils identiques à ceux utilisés par ses lointains prédécesseurs de l’antiquité pharaonique.
L’état de dégradation des peintures fut également l’occasion d’une réflexion méthodologique sur les techniques et les finalités de l’enregistrement graphique des décors peints tel qu’il est habituellement pratiqué en Égyptologie. Parmi toutes les disciplines qui s’intéressent à la peinture, l’Égyptologie est en effet une des seules qui continuent, encore aujourd’hui, à publier des œuvres picturales sous la forme de relevés au trait. Cet usage, qui tire certes ses origines dans l’histoire de la discipline, traduit une vision particulière du décor peint, qui est volontiers dépourvu de sa matérialité au profit d’une lisibilité la plus nette et, en quelque sorte, la plus hiéroglyphique possible. L’altération des peintures et cet intérêt pour les procédures de réalisation matérielle ont conduit l’équipe responsable de l’épigraphie monumentale au sein de la mission, à développer des techniques de retranscription graphique du décor qui permettent de distinguer si l’on a à faire à une esquisse préparatoire, à un trait de cerne final ou à tout autre stade de réalisation du décor peint.
En somme, l’état de conservation particulier des peintures des tombes étudiées par la mission – à première vue peu engageant – a suscité une approche spécialement attentive de leur technologie. Ce contexte a par ailleurs permis de reposer, sur une base nouvelle, la question de l’individualité de l’artiste dans l’art pictural de l’Égypte antique.
Tout, dans les conventions qui régissent l’art égyptien, tend à faire disparaître l’artiste derrière son œuvre et la glorification de son donneur d’ordres. De ce fait, l’individualité du facteur de l’œuvre d’art, tout comme l’organisation ergonomique de son travail, échappe – presque – complètement à la connaissance égyptologique, ce qui incite souvent à nier l’existence même de l’artiste égyptien. C’est ainsi que s’est formé un paradoxe singulier, mais non moins répandu, qui consiste à admettre comme une évidence que l’art pharaonique, unanimement et mondialement reconnu comme tel, serait en fait un art, soit une production humaine, sans artiste, – ce qui constitue bien entendu un non-sens. Le problème est avant tout méthodologique et réside dans le regard que l’histoire de l’art porte, de manière générale, sur l’individualité de l’artiste, cherchant, sur un modèle très occidentalocentriste, à l’identifier par un jeu de formes qui lui serait propre. Dans le domaine de l’Égypte pharaonique, le style formel étant largement imposé à échelle collective, une telle recherche se révèle presque toujours stérile. Par contre, la manière de réaliser ces figures imposées varie d’un individu à l’autre, et ce presqu’à l’infini.
Nos recherches sur les techniques de réalisation des peintures dans les tombes d’Amenemopé et de Sennéfer ont ainsi permis de montrer qu’il est possible, d’une part, d’isoler des artistes individuels, et, d’autre part, de reconstituer les modalités ergonomiques de leur travail par l’étude systématique des traces matérielles des pratiques et procédures picturales attestées dans le décor de tels monuments funéraires. Cette étude, qui bénéficie du support d’un Mandat d’Impulsion Scientifique du F.R.S.-FNRS, a en outre pu être complétée par les résultats des fouilles de la mission, qui ont livré des ustensiles de peintre, des récipients de pigments, des brouillons sur ostraca pour le décor de parois et quelques documents administratifs de l’époque qui relatent et comptabilisent différentes étapes de la réalisation d’une tombe voisine, la TT 95, au nom du grand prêtre d’Amon Méry, contemporain d’Amenemopé et Sennéfer. Afin d’illustrer brièvement les premiers résultats de cette vaste recherche et les nouvelles pistes qu’elle ouvre, nous terminerons le présent article en revenant sur le cas de la TT 29 d’Amenemopé, à l’origine de notre concession et de l’ensemble du projet.

À gauche : Les peintures murales de la chapelle de Sennefer ont subi, au cours du temps, des dégradations irrémédiables… ; au centre : l’un des piliers de la chapelle de Sennefer, après nettoyage ; à droite : l’étude des peintures en lumière rasante révèle la technique du peintre de la TT 29.

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La décoration de la tombe du vizir Amenemopé (TT 29)

TT 29, vue d’ensemble de l’aile nord-est de la salle transversale montrant le mauvais état de conservation des peintures murales. Sur la paroi droite figure le texte des « Devoirs du vizir ».Lorsque, durant les premières années du règne d’Amenhotep II, Amenemopé accède au vizirat et décide de se faire préparer dans la nécropole thébaine une sépulture digne de son nouveau statut, il succède au fameux vizir Rekhmirê, descendant d’une véritable dynastie de vizirs qui monopolisa la plus haute fonction de l’administration pharaonique pendant trois générations – soit près d’un siècle – et propriétaire d’une des plus vastes et des plus somptueuses tombes de la région, la non moins célèbre TT 100. La nomination d’Amenemopé s’inscrit dans une politique manifestement délibérée de son nouveau souverain, qui confie tous les postes-clés de son royaume à des hommes de confiance, qu’il côtoie depuis son enfance, son nouveau vizir étant le fils de l’un de ses précepteurs. La réalisation de la future TT 29 paraît donc se situer dans un climat d’émulation vis-à-vis des tombes de la génération précédente, comme le suggère le lieu même où Amenemopé décide de faire creuser son monument funéraire, aux alentours immédiats de la chapelle de Rekhmirê (TT 100) et de celles de plusieurs autres collègues et contemporains de ce dernier (dont Sennéféri [TT 99] et Amenhotep [TT C3]), mais plus en hauteur. La composition d’une très importante scène dans la salle large de la TT 29, qui évoque, par le texte (« les Devoirs du vizir ») et l’image, les fonctions essentielles du vizir, révèle d’ailleurs sans ambiguïté un processus de copie – ou plus exactement d’inspiration manifeste – de la scène équivalente de la tombe de Rekhmirê. Mais, malgré les dimensions déjà imposantes de sa tombe, Amenemopé peut difficilement rivaliser avec le gigantisme du monument de son prédécesseur direct. Il va donc opter pour une autre stratégie de singularisation et de manifestation de sa distinction. C’est probablement dans ce contexte qu’il faut interpréter certaines spécificités du programme décoratif de la TT 29, comme le remplacement des habituelles scènes de rites funéraires par un rituel exceptionnel, qui n’est autrement attesté que dans deux tombes un peu plus anciennes, toutes deux situées à l’autre extrémité de la nécropole – à environ 2 kilomètres plus au nord. C’est peut-être aussi dans cette même perspective qu’Amenemopé semble avoir choisi un peintre au style très particulier.
Le décor de la TT 29 se caractérise en effet par un choix chromatique assez inhabituel – centré sur un jeu de tons ocres rouges, plus ou moins foncés, et de différentes nuances de bleu, mais en l’absence de tout élément de couleur jaune – que l’on ne rencontre dans la nécropole thébaine que dans quelques très rares autres tombes à peu près contemporaines, datant du règne de Thoutmosis III ou de celui de son fils, Amenhotep II. En outre, si l’étude des procédures et pratiques picturales attestées dans le complexe funéraire de Sennéfer (TT 96) révèle l’intervention de plusieurs peintres (au moins cinq, semble-t-il) aux façons et habitudes techniques différentes, comme ce paraît être régulièrement le cas dans les tombes importantes de la nécropole, la même analyse menée dans la TT 29 conduit à la conclusion que la totalité des parois décorées de cette grande chapelle commémorative aurait été mise en couleurs par un seul et même artiste, dont on peut même préciser qu’il était droitier et qu’il tenta de terminer son ouvrage à la hâte – sans pourtant y parvenir. Son style, tout à la fois formel et technique, peut être défini par une série de critères matériellement objectivables et dont la combinaison est peu courante dans la peinture thébaine de la 18e dynastie, même si on semble la retrouver, trait pour trait, dans une tombe voisine, mais plus ancienne de quelques années et qui pourrait avoir guidé Amenemopé dans ses choix artistiques afin de rendre son monument d’éternité unique.

En conclusion, les recherches menées par la mission conjointe de l’ULB et de l’Université de Liège dans la nécropole thébaine montrent que l’étude archéologique et artistique de la commémoration monumentale que les membres de l’élite pharaonique ont voulu assurer de leur propre personne ouvre de nouvelles perspectives pour écrire une autre forme d’histoire de l’Égypte, en marge de celle dont les pharaons prétendaient avoir le monopole, et à la rencontre de personnalités et d’identités moins institutionnelles et plus individuelles.



L'état d'inachèvement des peintures de la TT 29 permet une étude approfondie des techniques mises en œuvre par le peintre.

 



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Laurent Bavay

 

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